Les origines : du fauteuil club à l’avant-garde moderniste
En 1926, Charles Steiner fonde sa fabrique de sièges dans le faubourg Saint-Antoine à Paris. Ses premiers modèles s’inscrivent dans la tradition Art déco et s’inspirent du fauteuil club anglais, robuste et confortable, revisité dans un style anguleux et géométrique. Dès la fin des années 1920, Steiner s’oriente vers le modernisme : l’usage du métal tubulaire, avec le fauteuil Constance en 1928, annonce une nouvelle ère.
Après la mort de Charles Steiner en 1948, son fils Hugues reprend la direction et inscrit la marque dans une dynamique de modernité. La série Bow-Wood, en bois courbé à la vapeur et proposée à un prix abordable, répond aux besoins de la société d’après-guerre.
Les années 1950 : Steiner et les grands designers français
Au tournant des années 1950, Steiner s’impose comme l’un des premiers éditeurs français à miser résolument sur la jeune garde du design. Hugues Steiner comprend que l’avenir du mobilier passe par l’innovation et la collaboration avec des créateurs audacieux. Il engage ainsi Pierre Guariche, qui imagine des assises aux lignes tendues et modernes comme le fauteuil Vampire (1951), la chaise Tonneau (1953) ou encore le fauteuil Corb (1956).
Dans le même élan, Joseph-André Motte développe une série de sièges confortables et pratiques, tels que les fauteuils 760 et 770 ou la chaise tripode A6. René-Jean Caillette, quant à lui, dessine des modèles aux formes douces et accessibles, parmi lesquels la chaise Coccinelle ou la célèbre chaise Diamant.
Pour structurer cette effervescence, Steiner met en place l’Atelier de Recherche Plastique (A.R.P.), un véritable laboratoire d’idées qui permet de rivaliser avec les innovations venues des États-Unis, incarnées par Charles Eames ou Eero Saarinen.
Cet atelier devient le terrain d’expérimentation privilégié pour tester de nouveaux matériaux (contreplaqué moulé, coques en résine, métal tubulaire) et pour repenser le confort domestique. Grâce à cette stratégie, Steiner devient dans les années 1950 un porte-drapeau du design français, capable de produire du mobilier à la fois esthétique, innovant et accessible à la classe moyenne émergente de l’après-guerre.
Les années 1960-1970 : le temps du confort et du futurisme
Dans les années 1960, les modes de vie changent et le salon devient une véritable pièce à vivre. Steiner s’adapte avec des canapés modulables et confortables, comme le Teckel de Michel Mortier.
La marque s’associe aussi à l’éditeur italien Sedia pour pénétrer le marché du mobilier de bureau.
Au milieu des années 1960, Steiner suit la vague du design futuriste. Les matériaux nouveaux (plastique moulé, jersey, tissus synthétiques) permettent des formes libres et colorées. Le designer Kwok Hoi Chan incarne cette période avec des créations emblématiques : fauteuil Kaïdo (1966), chaise Pussycat (1968), fauteuil Zen (1969), chauffeuse Limande (1971), fauteuil Alligator (1973).
Ces pièces audacieuses, organiques et ludiques marquent l’apogée créative de la maison.
Déclin et héritage d’une grande maison française
La fin des années 1970 et les années 1980 voient l’industrie du meuble bouleversée : concurrence accrue, baisse du pouvoir d’achat, arrivée de marques internationales comme IKEA.
Malgré de nouvelles propositions, comme la chauffeuse Puma d’Yves Christin ou des meubles signés Pierre Cardin, Steiner ne parvient plus à maintenir son rang. En 1988, la société est rachetée par Cauval Industries.
Aujourd’hui, Steiner continue d’exister à travers la réédition de ses grands classiques, prisés des collectionneurs et des amateurs de design vintage. Son nom reste associé à une période où le mobilier français osait conjuguer innovation, élégance et accessibilité.
Bibliographie
- Patrick Favardin, Steiner et l’aventure du design, Paris, Éditions Norma, 2010.
- Sièges en société : du Roi-Soleil à Marianne, catalogue d’exposition, Mobilier national / Galerie des Gobelins, 2017.
- Les Trente Glorieuses : design français 1945-1975, catalogue d’exposition, Musée des Arts décoratifs, Paris, 1995.
- Galerie Pascal Cuisinier, Les designers français des années 50, catalogues d’expositions et monographies.
- Mobilier National, archives et publications en ligne (sélections Steiner, ARP et designers associés).